Dr Anwar CHERKAOUI
Expert en communication médicale et de santé
Le projet de la loi a été adopté ce lundi 6 juillet sans aucun changement.
Le projet de réforme de la loi régissant l'Ordre national des médecins et les Ordres régionaux suscite de nombreuses interrogations au sein de la communauté médicale.
Pour une grande partie des praticiens, cette nouvelle mouture traduit une évolution préoccupante : un renforcement de la présence de l'État dans la gouvernance de la profession, au détriment de l'autonomie qui a toujours constitué l'un des fondements de l'exercice médical.
Cette inquiétude intervient dans un contexte particulier.
Les récents renouvellements des instances syndicales ont fait l'objet de contestations et de critiques, laissant apparaître un paysage syndical fragmenté et parfois fragilisé.
Cette concomitance n'est probablement pas anodine.
Une profession dont les structures représentatives sont divisées devient inévitablement plus vulnérable face aux décisions des pouvoirs publics.
Pourtant, l'histoire mondiale de la médecine enseigne une autre réalité.
Depuis des siècles, les médecins ont toujours bénéficié d'une certaine indépendance vis-à-vis des autorités politiques.
Non pas pour constituer un pouvoir concurrent, mais parce que leur première responsabilité est de défendre l'intérêt du malade, la qualité des soins, les exigences de la science et le respect de la déontologie.
Cette indépendance professionnelle représente une garantie pour les patients autant qu'un pilier de la démocratie sanitaire.
Dans les grandes démocraties, les Ordres professionnels ne sont pas conçus comme le prolongement administratif de l'État.
Ils sont des institutions autonomes chargées de faire respecter les règles éthiques de la profession, tandis que les syndicats défendent les intérêts matériels, sociaux et professionnels des médecins.
Cette distinction des rôles est essentielle : elle permet un équilibre entre régulation, représentation et dialogue avec les pouvoirs publics.
Lorsque cet équilibre se rompt, le risque apparaît de voir une seule logique s'imposer : celle de l'administration.
Or, aucun Ordre, aussi prestigieux soit-il, ne peut à lui seul porter toutes les revendications d'une profession.
Sa mission est disciplinaire, déontologique et institutionnelle.
La défense des conditions d'exercice, de la rémunération, de la protection sociale, de la liberté d'installation ou encore des conditions de travail relève avant tout des organisations syndicales.
C'est précisément là que se situe aujourd'hui le véritable défi.
L'indépendance de la profession médicale ne peut être préservée que si elle s'appuie sur des syndicats forts, crédibles, démocratiques et financièrement autonomes.
Des syndicats capables de produire des analyses juridiques, économiques et sanitaires solides, de dialoguer d'égal à égal avec les pouvoirs publics, de mobiliser leurs adhérents et de transformer leurs idées en actions concrètes sur le terrain.
Une organisation syndicale qui ne dispose ni d'une large représentativité, ni de ressources financières suffisantes, ni d'une véritable expertise technique, finit inévitablement par perdre son influence.
À l'inverse, des syndicats unifiés et puissants constituent un véritable contrepoids institutionnel, non pas dans une logique d'affrontement avec l'État, mais dans une dynamique de concertation équilibrée.
Le Maroc traverse aujourd'hui une période de profondes réformes de son système de santé :
Généralisation de la couverture sanitaire, Groupements Sanitaires Territoriaux, réforme hospitalière, développement des ressources humaines, régionalisation de l'offre de soins : jamais les transformations n'ont été aussi nombreuses.
Dans ce contexte, la profession médicale doit parler d'une voix forte, responsable et unie.
Non pour défendre des privilèges, mais pour préserver les principes qui fondent l'exercice de la médecine : l'indépendance clinique, la liberté de prescription dans le respect des données scientifiques, la qualité des soins et la confiance entre le médecin et son patient.
Au fond, la question dépasse largement le contenu d'une loi.
Elle pose un choix de société : souhaite-t-on une profession médicale autonome, partenaire de l'État et force de proposition, ou une profession progressivement administrée, dont les marges d'initiative seraient de plus en plus réduites ?
L'avenir de la médecine marocaine dépendra en grande partie de la réponse apportée à cette interrogation.
Une profession forte ne se construit ni contre l'État, ni sous sa tutelle.
Elle se construit avec des institutions indépendantes, des Ordres respectés, des syndicats puissants et une volonté commune de placer l'intérêt du patient au-dessus de toute autre considération.
